Sénèque, De la constance du sage (extrait)

“Est invulnérable non pas l’être qui n’est pas frappé, mais celui qui ne subit pas de dommage; c’est ce caractère que je te montrerai dans le sage. Est-il douteux qu’une force qui n’est pas vaincue soit plus assurée que celle qui n’est pas attaquée? N’étant pas mise à l’épreuve, sa vigueur reste douteuse; au contraire, n’a-t-on point toute raison d’être sûr de la solidité d’un être qui repousse tous les chocs? Sache donc bien qu’un sage à qui l’injustice subie ne nuit pas est supérieur en nature à celui qui n’en subit pas. L’homme courageux, dirai-je aussi, c’est celui que les guerres n’abattent pas, celui qui ne s’effraye pas à l’approche des forces de l’ennemi, et non celui que le repos fait engraisser au milieu des gens inertes. C’est en ce sens que le sage n’est pas exposé à l’injustice : aussi peu importe tous les traits qu’on lance sur lui, puisque aucun d’eux ne peut pénétrer. De même que certaines pierres sont d’une dureté inattaquable au fer, le diamant par exemple qui ne peut être ni coupé, ni entamé, ni même usé, mais qui fait rejaillir tout ce qui le frappe, de même que certains corps ne peuvent être consumés mais conservent au milieu des flammes leur consistance et leurs propriétés, de même que les rochers avancés dans la mer brisent les vagues et, fouettés depuis tant de siècles, ne montrent pas trace de ces attaques, de même l’âme du sage a de la solidité et a rassemblé en elle tant d’énergie qu’elle est à l’abri de l’injustice tout autant que sont à l’abri des coups les corps que je viens de citer”. 

Sénèque, De la constance du sage, suivi de De la tranquillité de l’âme, traduit du latin par Émile Bréhier et édité sous la direction de Pierre-Maxime Schuhl, Paris, Folio, « Sagesses », 2016, p. 17-18.